| Daphné Boussion
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D’un
bout à l’autre « Repoussé
dans un lieu incommode, à la fois de côté, et en dessous du jour. »
Roger
Laporte D’abord,
ce désir manifeste de couper court avec la langue. Ici nul titre ne vient
présenter ou souligner l’intention de la série, ce qui équivaut
à s’en remettre au silence de l’image, sans bien entendu en négliger
l’importance. Car il s’agit
bel et bien de constats, souvent dérisoires, de résidus échappés du
travail des hommes : vagues traces d’activités, perceptibles par
exemple dans une mince couche
de poussière à la surface du sol, lieux
vidés, en décrépitude, dont la vie antérieure se signale faiblement. Les
images sont alignées, fonctionnent par paire ou parfois, dans la désolation
d’un pan de mur, apparaissent toutes seules, comme cette photographie du
couloir sinistré d’un immeuble, traversé par une lumière verte et mangée
par un faisceau blanchâtre qui efface les moindres détails, et confère
au lieu un caractère indéfini, presque morbide.
D’une
image à l’autre, il semblerait que quelque
chose se soit passé, mais cet événement est représenté sans
surcharge documentaire : car l’image ne s’encombre que de très peu
d’informations. La technique elle-même est simple. Daphné Boussion
utilise un boîtier 24x36, appareil léger, qui lui permet une déambulation
libérée du poids de la machine. Quant au geste, il
est fragile : la prise d’image a quelque chose de grave,
saisissons les choses avec prudence. L’artiste explique qu’elle
photographie très vite, peut-être pour se protéger de l’inquiétude de
l’endroit, ou alors pour continuer d’avancer et poursuivre sans fatigue
l’état des lieux. Ses images, contrairement à d’autres travaux
contemporains dont le sens est à découvrir dans l’extension théorique
des spécialistes (souvent ignares
dans l’histoire du médium), ne proposent aucune démonstration :
elles questionnent humblement les fruits d’une enquête. [1]
Le
projet s’apparente à un inventaire, mais dans sa forme finale, il
conserve une part d’étonnement qui lui permet de s’écarter de la règle
initiale. Cela justifie ici l’hétérogénéité des propositions. Car
l’image est l’enjeu d’une rencontre, l’image ne cherche pas à dépasser
ou à faire parler son contenu. Être au plus près de ce qui a été vu,
voilà l’intention qui se dégage de ces photographies. On devine un tâtonnement,
une hésitation, parfois la
volonté de vider l’image de toute séduction. Ainsi Daphné
Boussion photographie froidement l’intérieur d’une pièce qui fait
penser à une chambre de torture. Mais le désir d’exception persiste, et
l’heureuse trouvaille peut voir le jour. Il y a des images devant
lesquelles on ne s’éternise pas, et d’autres, définitivement
accueillantes. Au milieu du parcours, le regard isole dans la série une
image poignante. Rouge acidulé du mur en bas duquel se trouve une prise
blanche qui rend la contemplation possible. Les images précédentes nous
rendaient prisonniers d’une surface accablante, devant celle-ci, l’œil est éveillé, surpris de pouvoir
se contenter de débris de murs éparpillés au sol.
Autant dire que cette image exige une attention différente,
qualitative, et l’effet étrange qu’elle provoque tient peut-être à
cette élégance tenue au milieu de l’informe. On
l’a peut-être compris, la réussite de ce travail réside dans sa juste
distribution des formes (ce qui indéniablement lui accorde une parenté
musicale). Lieux sans aspérité, photographiés froidement d’une façon
minimale et qui bloque la profondeur du regard ; surfaces lisses,
polies, constituées de débris qui accrochent le regard via une séduction dont il ne faudrait jamais critiquer ici sa discrète
puissance. Descriptif,
ce travail en possède les caractéristiques : rendu soigné des
apparences, cadrages rigoureusement exacts, conçus avec régularité et
application. Cependant, il y a quelque chose qui semble sortir du domaine
purement topographique : cette « piste » sobrement ajoutée
à la série, déplace le travail vers la dimension de la fiction, ou plutôt
de la narrativité : promesse d’une histoire qui n’aura
probablement pas lieu, mais dont on peut en découvrir la trace. Daphné
Boussion a en effet intégré à son dispositif un diptyque où une chambre
d’hôtel (deux lits séparés par une tablette où repose un téléphone)
est associée à l’image d’un corps avachi et retourné, seule présence
humaine de la série proposée. Ces
deux photographies instillent du temps à travers les images, et de
multiples combinaisons de sens offertes au spectateur. De ce fait, elles
ouvrent le travail à un champ plus large et
décloisonnent les cadres obtus des autres photographies.
Un espace intime semble alors possible, théâtre de drame que les
corps investissent Amaury
da Cunha Note 1 : Le format des photographies, jamais excessif, ne donne pas « l’illusion du poids du réel » (Bernard Lamarche-Vadel) et restitue sans emphase une expérience sensible. |
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